Ulrich Beck : la société du risque

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En 1986, alors que l’explosion du réacteur de Tchernobyl révèle la vulnérabilité de l’Europe face à une catastrophe majeure, Ulrich Beck publie l’ouvrage La Société du risque tardivement traduit en Français en 2001 coïncidant avec la catastrophe d’AZF de Toulouse.
L’hypothèse d’Ulrich Beck repose sur un raisonnement dialectique : les sociétés modernes produisent des richesses, mais elles produisent parallèlement des risques. Le progrès technique, la croissance économique, la science, l’industrie améliorent les conditions matérielles d’existence, mais ils engendrent aussi des menaces sanitaires, écologiques, technologiques et sociales…

Dans “La société du risque”, l’auteur ne cherche pas à dresser un inventaire exhaustif des dangers produits par la modernité industrielle. Il analyse plutôt un changement de paradigme : le risque devient un enjeu sociétal aussi structurant que la production et la distribution des richesses. La notion de risque ne désigne donc pas simplement un nouveau terrain de lutte entre les classes sociales. Elle indique une transformation plus profonde du rapport à la modernité. La société industrielle ne peut plus se penser uniquement à partir du progrès, de la croissance, du travail et de l’accumulation des richesses.

Tous égaux face aux risques ?

L’ouvrage commence par une réflexion sur les grandes catastrophes industrielles, technologiques et environnementales. À première vue, les risques semblent distribués de manière inégale : certains groupes, certains territoires paraissent mieux protégés, tandis que d’autres en subissent plus directement les effets.
Un premier postulat porte donc sur l’inégalité face aux risques. Les populations les plus pauvres et les travailleurs précaires supportent souvent les coûts sanitaires et environnementaux du développement industriel.

Ulrich Beck

Les pays les plus riches peuvent “externaliser” une partie des risques en déplaçant certaines productions polluantes vers des pays où les normes sociales, environnementales et sanitaires sont plus tolérantes.

Les risques restent socialement distribués, mais ils circulent aussi au-delà des classes, des frontières. Beck parle d’”effet boomerang“.
Tout revient dans “l’assiette” des consommateurs ! Même si les pollueurs sont “délocalisés” dans des pays où la main-d’œuvre frôle l’exploitation, de façon indirecte, tout revient dans l’assiette du consommateur, toutes classes confondues : radioactivité, polluants chimiques, contaminations alimentaires…

Ainsi les sociétés industrielles peuvent déplacer les usines et les déchets, mais elles ne peuvent pas maîtriser totalement les conséquences globales de leurs propres choix techniques et économiques. Beck affirme que “les risques de la modernisation touchent tôt ou tard ceux qui les produisent et en profitent”. Les risques ne restent donc pas assignés aux populations les plus exposées ou aux territoires où les coûts industriels ont été externalisés.

Invisibilité des risques

On trouve également un passage sur les risques modernes, qui sont à la fois visibles et invisibles : radiations, particules fines, pesticides, effets secondaires d’un médicament,… Ces risques ne sont pas perceptibles par les sens. Ils doivent être rendus visibles par des mesures, des statistiques, des enquêtes épidémiologiques et des expertises scientifiques. C’est pourquoi Beck insiste sur la scientifisation des risques : la science révèle certains dangers restés à l’état de latence et les transforme en problèmes publics.

Accident de Tchernobyl

Mais le point de vue de Beck se complexifie, en montrant notamment que la science devient indirectement productrice de risques. Les résultats de recherche sont parfois exploités par les industries dans une logique de production de nouveaux “biens”, bien plus vite que n’avancent les études sur l’analyse des risques/bénéfices. Ainsi, la science se retrouve à la fois dépossédée de ses résultats de recherche, involontairement et indirectement, par le système productif. Elle intervient après coup pour objectiver et évaluer les risques produits par l’appropriation industrielle de ses propres découvertes. C’est un peu le jeu du chat et de la souris…

Les risques sociaux

Beck étend ensuite la question du risque au domaine social. Le risque ne concerne plus seulement la production industrielle, les catastrophes technologiques ou les pollutions environnementales. Il touche aussi les trajectoires biographiques des individus. Beck aborde alors les risques sociaux liés à la fragilisation de l’État-providence, analysé notamment par Ewald, et aux transformations du libéralisme contemporain. Beck se concentre sur la diversité des trajectoires individuelles, qui exposent les sujets à des risques tels que la maladie, le chômage, le divorce ou la mobilité professionnelle. Le postulat est que les risques ne sont plus seulement appréhendés comme des risques collectifs, mutualisés par une société assurantielle ; ils sont de plus en plus vécus comme des risques individuels.

D’une part, dans les sociétés modernes, les individus disposent d’une marge de manœuvre plus importante, car le domaine du possible s’élargit. D’autre part, ces trajectoires individuelles peuvent renforcer l’insécurité (santé, chômage, mobilité professionnelle, divorce, inégalité homme/femme…).

Dans la société industrielle “classique”, l’État-providence prend(rait) en charge des risques sociaux identifiables. Ces risques peuvent être assurés, mutualisés et même indemnisés. Dans la société du risque, les menaces débordent du cadre classique de l’État protecteur. On passe alors d’une gestion collective des risques sociaux à une responsabilisation croissante des individus : chacun doit se protéger, s’informer et anticiper…

Ce déplacement ne signifie pas seulement “l’effondrement” de l’État-providence ; il indique surtout sa mise en crise face à des risques qu’il ne parvient plus totalement à calculer, prévenir et réparer. Les risques “sociaux” sont d’autant plus imprévisibles qu’il existe de nombreuses trajectoires individuelles, y compris au sein d’une même classe sociale.

Vers une modernité réflexive

La modernité réflexive ne désigne pas une simple prise de conscience morale du progrès. Chez Beck, elle désigne le moment où la société industrielle devient un problème pour elle-même.
Les risques sociaux, écologiques, politiques et sanitaires produits par la modernisation se soustraient progressivement aux dispositifs classiques de contrôle, de sécurité et de compensation. La société industrielle ne peut donc plus considérer les risques comme des externalités. Les pollutions, les contaminations, les accidents industriels, les incertitudes sanitaires doivent être internalisés.
Cette “internalisation” consiste à faire entrer les risques dans l’espace public : mesure, imputation, controverse, responsabilité, décision collective.

Centrale nucléaire de Tchernobyl

Les institutions du progrès deviennent aussi les objets de la critique sociale. La modernisation ne produit plus seulement des biens, des infrastructures et des promesses de maîtrise ; elle produit aussi des “vulnérabilités systémiques” qui obligent la société à interroger ses propres conditions de développement.
La science occupe ici une position ambivalente. Elle reste indispensable à l’objectivation des risques. Mais elle ne peut plus monopoliser la définition du risque acceptable. Mesurer un seuil, construire un modèle, définir une norme ou qualifier une exposition engage toujours des choix méthodologiques, économiques et politiques. La question du risque ne relève donc pas seulement de l’expertise ; elle relève aussi de la délibération collective.
C’est ce que Beck désigne par l’extension du subpolitique.
Le politique ne se limite plus aux institutions formelles, gouvernement, administration. Il se déplace dans le domaine public où se fabriquent concrètement les risques : laboratoires, entreprises, hôpitaux, agences d’expertise, médias, associations, collectifs de victimes…

La modernité réflexive impose donc une dé-monopolisation de l’expertise. Elle ne signifie pas le rejet de la science, mais la fin de son autorité exclusive sur la définition sociale du risque. La société du risque transforme ainsi le risque en objet politique. Autrement dit, la société ne peut plus externaliser les conséquences négatives de son développement ; elle doit les internaliser.

Conclusion

Ulrich Beck ne décrit pas seulement une société plus dangereuse. Il analyse une transformation structurelle de la modernité. La société industrielle produisait des richesses et organisait leur distribution. La société du risque produit des menaces et doit organiser leur mise en débat et leur prise en charge.

La société du risque désigne donc une modernité devenue réflexive. Elle ne peut plus croire naïvement au progrès. Elle doit examiner ses propres effets, ses contradictions et ses zones d’ombre. Penser les risques revient alors à poser une question politique : quelle modernité voulons-nous ?

Références :
Beck, Ulrich. (2001). La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité. Paris, Aubier.
Ewald, François. (1986). L’État providence. Paris, Grasset.
Giddens, Anthony. (1994). Les conséquences de la modernité. Paris, L’Harmattan.

A propos de l'auteur

Stéphane Meurisse

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