S’il fallait trouver une analogie cinématographique à l’ouvrage d’Antonio A. Casilli, “En attendant les robots”, ce serait “L’Histoire de Souleymane” (2024), réalisé par Boris Lojkine. Souleymane exerce un petit boulot pour une plateforme de livraison bien connue et parcourt Paris à vélo pour livrer des repas. Demandeur d’asile, il utilise le compte d’un autre livreur. Derrière l’interface qui distribue les commandes, mesure ses déplacements et impose un rythme, le film rend visible le travail humain que la plateforme tend à dissimuler.
Cette situation introduit l’analyse développée par Antonio A. Casilli dans “En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic” (2019). Souleymane relève du travail à la demande, dont les livreurs constituent la figure la plus “connue”. Le film révèle cependant ce que la plateforme dissimule derrière son interface : le corps du travailleur, son attente, sa fatigue et sa précarité. Cette invisibilisation constitue la thèse de Casilli : l’automatisation ne supprime pas le travail humain, mais le fragmente et le relègue dans les coulisses. La plateforme fonctionne également comme un panoptique numérique : les déplacements, les délais et les performances du livreur sont enregistrés, conduisant celui-ci à adapter son comportement aux exigences de la plateforme.
1. L’IA ne supprime pas le travail humain
Initialement représenté comme un espace d’émancipation, Internet est devenu un espace de production dominé par les plateformes commerciales, dont le modèle économique repose sur la captation d’activités humaines souvent invisibilisées. Dans ce contexte, Casilli critique le récit selon lequel les machines remplaceraient progressivement les travailleurs. Ce discours oscille entre la crainte d’une disparition massive des emplois et la promesse d’une libération à l’égard du travail. Il fonctionne comme une prophétie autoréalisatrice : certains acteurs présentent la fin du travail comme une évolution inévitable, mais aussi comme une finalité souhaitable. Or, l’automatisation repose sur une multiplication d’activités humaines fragmentées, externalisées et invisibilisées. Elle ne supprime donc pas le travail : elle le déplace, le dissimule et accentue sa précarisation.
Cette opposition réactive une question économique : qui produit la richesse et qui se l’approprie ? Chez Marx, le conflit porte sur l’appropriation de la plus-value produite par le travail. Schumpeter situe davantage la dynamique du capitalisme dans l’innovation et la “destruction créatrice“. Cette notion de Schumpeter est aujourd’hui fréquemment mobilisée par certains youtubeurs et les défenseurs de l’intelligence artificielle pour soutenir que les emplois supprimés seront remplacés par de nouvelles activités.
Cette lecture simplifie toutefois la pensée de Schumpeter et laisse ouvertes plusieurs questions : quelle sera la nature des emplois créés, seront-ils aussi nombreux que les emplois supprimés et la demande restera-t-elle suffisante pour maintenir les mêmes offres produites sans intelligence artificielle ?
Casilli montre un autre déplacement. Dans le “capitalisme numérique”, la donnée devient un enjeu central. Elle est produite et qualifiée par le travail à la demande, les microtâches et l’activité des utilisateurs sur les réseaux sociaux. La lutte porte alors sur la distribution de cette richesse : les individus produisent les données, tandis que les plateformes les contrôlent et les valorisent.
2. Les trois formes du “digital labor”
Antonio Casilli distingue trois formes de “digital labor” : le travail à la demande, le microtravail et le travail social en réseau. Toutes reposent sur une même logique : les plateformes fragmentent les activités en tâches élémentaires, puis les convertissent en données. Le terme “digital” retrouve ici son sens étymologique, issu du latin “digitus” : derrière le numérique demeure le travail du “doigt qui clique”.
2.1 Le travail à la demande
Des plateformes comme Uber, Deliveroo, Airbnb ou TaskRabbit mettent en relation des clients et des prestataires. Elles prétendent fournir un service d’intermédiation. Les algorithmes organisent les conditions d’accès au travail, distribuent les tâches, déterminent les tarifs et évaluent les travailleurs.
2.2 Le microtravail rémunéré à la tâche
La deuxième forme correspond au microtravail. Des plateformes comme Amazon Mechanical Turk, Clickworker ou Appen distribuent à des travailleurs (Turker en référence à Amazon Turk) des opérations élémentaires que l’ont retrouve dans le domaine de l’apprentissage supervisé comme par exemple identifier et classer un objet à partir d’un image.
Sur Amazon Mechanical Turk, elles sont appelées “HITs”, pour “Human Intelligence Tasks”.
Les plateformes fragmentent le processus de production au point que le travailleur exécute des tâches sans connaître réellement la finalité de ses actions, ce qui produit une perte de sens.
2.3 Le travail social en réseau
Casilli nomme “produsagers” les utilisateurs qui consomment les services d’une plateforme tout en produisant, par leurs publications, leurs clics et leurs évaluations, les données qu’elle valorise économiquement. Leur activité relève du travail social en réseau : elle se présente comme une pratique de loisir un divertissement, alors qu’elle participe gratuitement à la production de valeur.
Conclusion
Casilli n’affirme pas que les machines ne remplaceront aucune activité humaine. Il montre que la promesse d’une automatisation future masque le travail humain nécessaire à son fonctionnement présent. “En attendant les robots”, les humains travaillent : le terme de “tâcherons” résume bien le statut de ces ouvriers du clic.
Références bibliographiques

