Sur les réseaux sociaux, la présence de l’autre ne passe pas toujours par une parole, un commentaire ou une réaction explicite. Elle peut apparaître sous une forme plus discrète : une vue, un nom dans une liste, une consultation de profil. Dans la vue d’une story Instagram, dans la consultation d’un article ou dans la visite d’un profil LinkedIn, l’autre est bien là : son passage laisse une trace.
Pourtant, cette présence reste incomplète. Elle ne dit rien, ou presque, de son intention, du contexte de consultation ou du sens de ce regard.
C’est cette forme de présence que je propose d’appeler “relation spectrale”. Le terme désigne une présence visible comme trace, mais absente comme échange.
L’analogie avec le jeu de Poker1Lorsqu’un joueur “fait le mort”, il reste dans la partie, mais il réduit ses signes. Il ne se dévoile pas, ne montre pas son intention et ne produit pas d’indice facilement lisible. Il observe, attend, laisse les autres agir, tout en conservant une présence stratégique. Appliquée aux réseaux sociaux, cette logique permet de décrire l’utilisateur qui consulte, regarde, lit ou surveille sans aimer, commenter, partager, répondre ou publier. (slow play) permet de préciser cette relation.
La relation spectrale2Dictionnaire historique de la langue Française (A. Rey) : “spectre” : est emprunt au latin “spectrum” (simulacre) et “spectre” terme crée pour traduire le Grec “eidolon“, de “eidos” forme “apparence”. “spectrum” dérive de “specere” : “regarder” (=> spectacle). Le mot désigne l’apparition plus ou moins effrayante d’un esprit ou d’un mort. Reprenant le sens latin de “simulacre” un spectre de (qqch ) à signifié “une fausse idée de (qqch)”, le dérivé “spactral” : à se qui à l’apparence d’un spectre, d’un revenant. désigne donc cette situation paradoxale : une présence est visible comme trace, mais absente comme échange. Elle ne relève ni d’une interaction pleine, ni d’une absence totale. Elle se situe dans cet entre-deux propre aux réseaux sociaux, où les métriques rendent les passages visibles sans rendre les intentions compréhensibles.
Problématique
Il ne s’agit pas seulement de comprendre comment les individus se rendent visibles sur les réseaux sociaux, mais d’observer la manière dont ils consultent les signes de leur visibilité. Les vues, les likes, les commentaires, les abonnements, les consultations de profils ou les listes de spectateurs ne sont pas de simples indicateurs techniques : ils deviennent des signes sociaux.
L’hypothèse de cet article est que les métriques ne mesurent pas seulement l’activité : elles rendent visibles des attentes relationnelles.
C’est dans ce déplacement, du profil visible vers les métriques consultées, que se construit la relation spectrale. L’étude de Quilghini et al. (2026) permet d’appuyer cette hypothèse, car elle interroge précisément l’impact de la vérification des vues de stories Instagram sur le bien-être psychologique.
“Moreover, this study highlights private social media feedback (e.g., views counts) as a psychologically distinct construct from public engagement metrics (e.g., likes, comments)3“L’étude met également en évidence que les retours privés sur les réseaux sociaux, comme le nombre de vues, constituent un objet psychologique distinct des métriques publiques d’engagement, comme les likes et les commentaires.”.”
Quilghini et al. (2026)
1. Des signes de relation aux présences spectrales
Les réseaux sociaux se sont rendus familiers en reprenant le vocabulaire ordinaire de la relation humaine : “ami”, “suivre”, “aimer”, “partager”, “commenter”, “profil”, “communauté”, “fil d’actualité”… Ces signes (plutôt réducteur) évoquent la reconnaissance, la proximité, l’attention, l’échange… En les intégrant dans leurs interfaces, les plateformes ont donné l’impression de prolonger les relations humaines dans un espace numérique.
Erving Goffman4Erving Goffman (1922-1982) est un sociologue canadien. Ses travaux portent sur les interactions ordinaires, la présentation de soi, les rites sociaux et les règles implicites qui organisent les situations. permet de comprendre ce premier niveau. Dans la vie sociale “ordinaire”, les relations passent par des rites : se présenter, répondre, éviter l’offense, maintenir la face, reconnaître l’autre, réparer une gêne. Les réseaux sociaux rejouent une partie de ces rites sous une forme sociotechnique. Pour Goffman, ces rites permettent de distinguer la “scène” (l’espace public où l’on contrôle son image devant un public) de la “coulisse” (l’espace privé où l’on “relâche” sa posture). La relation spectrale déplace cette frontière : l’utilisateur spectral observe la scène des autres depuis le “confort” de sa propre coulisse, sans jamais accepter d’entrer en scène pour interagir. Liker, suivre, aimer une story, partager, commenter, ne pas répondre, masquer ou bloquer deviennent alors des gestes sociaux codés par l’interface pour gérer ces entrées et sorties de scène.
Dans “Le design de la visibilité“, Dominique Cardon5Dominique Cardon est professeur de sociologie à Sciences Po Paris distingue plusieurs profils identitaires à partir des manières dont les individus s’approprient les espaces numériques et règlent leur visibilité sociale (“paravent”, “clair-obscur”, “phare”, “post-it”, “lanterna magica”). Cette typologie permet de penser les formes de présentation de soi en ligne. Elle reste toutefois centrée sur la manière dont les individus se rendent visibles, alors que la relation spectrale déplace l’analyse vers les traces qu’ils laissent et les interprétations qu’elles produisent. En effet, “l’utilisateur spectral” semble se cacher souvent derrière les stratégies du “paravent” (où l’on masque son identité réelle pour ne se dévoiler qu’au cas par cas) ou du “clair-obscur” (où l’on expose son intimité exclusivement à un cercle restreint de proches) : il utilise l’opacité de ces espaces restreints pour exercer son regard et consommer la visibilité des autres tout en restant sémantiquement invisible. Le réseau social ne produit donc pas seulement du lien ; il produit des fantômes relationnels.
2. Signes faibles : vues et présences sans parole
L’indicateur “vue” constitue sans doute l’une des métriques les plus silencieuses des interactions sur les réseaux sociaux. Voir une story, regarder une vidéo, consulter un profil ne produit pas d’interaction directe. Sur Instagram, la liste des vues rend cette interaction visible pour l’auteur de la story. La vue devient donc un signe (pauvre) en intention, mais fort en interprétation.
C’est précisément cette pauvreté du signe qui le rend puissant. Parce que la vue ne parle pas, elle ouvre un espace d’interprétation. Pourquoi cette personne regarde-t-elle sans jamais interagir pas des like, commentaire ? Pourquoi ce profil professionnel apparaît-il dans mes vues ? Pourquoi ce contact revient-il régulièrement ? Pourquoi quelqu’un suit-il mes publications sans jamais interagir ? Le signe est faible, mais il peut créer une dissonance cognitive. Il ne donne pas une réponse ; il produit une question.
La présence spectrale : Les utilisateurs deviennent visibles à travers des traces de passage : vues de stories, consultations de profils linkedin, présences répétées sans interaction. Ils ne commentent pas, ne répondent pas, mais leur regard soulève des questions. Ce régime de visibilité repose sur une présence silencieuse.
On peut rapprocher ce mécanisme d’une logique de renforcement. Le like ou le commentaire fonctionnent comme des renforcements explicites : ils valident, répondent, reconnaissent. La vue est plus ambiguë. Elle ne récompense pas clairement, mais elle signale une présence, elle a une signification incertaine. Elle suffit parfois à faire revenir l’utilisateur vers l’application pour vérifier qui a regardé, qui n’a pas regardé. La plateforme ne conditionne donc pas seulement le geste de publier ; elle conditionne aussi le geste de vérifier les présences.
La vue devient alors une énigme relationnelle.
Ce déplacement est important : le problème ne se situe pas uniquement dans la publication de soi, mais aussi dans la consultation répétée des traces laissées par les spectateurs.
3. L’hallucination relationnelle : interpréter les vues
L’utilisateur ne reçoit pas seulement une information ; il cherche à lui donner un sens. C’est dans cet écart entre trace visible et intention absente que peut se former une hallucination relationnelle.
L’étude de Francesco Quilghini, Fabrizia Giannotta, Michele Settanni et Davide Marengo (2026)6Francesco Quilghini, Fabrizia Giannotta, Michele Settanni et Davide Marengo, “Is it the Sharing, or the checking? Exploring the role of Instagram story views checking behavior in psychological well-being – a person oriented approach”, Current Psychology, 2026. DOI : 10.1007/s12144-025-08790-z. interroge le lien entre l’usage des stories Instagram et le bien-être psychologique.
In summary, this study demonstrates that the relationship between social media use and psychological well-being is more closely associated with specific feedback monitoring behaviors than with total time spent on social media7En résumé, cette étude montre que la relation entre l’usage des réseaux sociaux et le bien-être psychologique est davantage associée à des comportements spécifiques de surveillance des retours qu’au temps total passé sur les réseaux sociaux.. Quilghini et al. (2026)
Son objectif est de mesurer un comportement précis : la vérification de la liste des vues après la publication d’une story.
L’enquête repose sur un questionnaire en ligne auprès de 694 utilisateurs italiens, âgés en moyenne de 25,6 ans, dont 62,2 % de femmes.
Les auteurs distinguent quatre profils : les utilisateurs peu engagés (“Disengaged“), qui publient peu et vérifient peu les vues ; les vérificateurs (“Checkers“), qui publient peu mais vérifient souvent les vues ; les partageurs (“Sharers“), qui publient beaucoup mais vérifient peu ; et les utilisateurs engagés (“Engaged“), qui publient beaucoup et vérifient souvent.
Méthodologiquement, les auteurs utilisent d’abord des corrélations de Spearman, puis une analyse multivariée de covariance afin de comparer les quatre profils selon trois indicateurs : solitude (UCLA-3), symptômes dépressifs (PHQ-8) et satisfaction de vie (SWLS), en tenant compte de l’âge, du genre et du temps passé sur Instagram.

La fréquence de vérification des vues présente des corrélations faibles mais significatives avec le temps passé sur Instagram (r = 0,22 ; p < 0,001), le nombre de stories partagées (r = 0,18 ; p < 0,001), la solitude (r = 0,12 ; p < 0,05), les symptômes dépressifs (r = 0,16 ; p < 0,001) et la satisfaction de vie (r = -0,14 ; p < 0,001).
Le graphique confirme que les différences entre profils ne tiennent pas seulement à la publication de stories, mais à la vérification des vues. Les “Checkers”, qui publient peu mais vérifient souvent, déclarent davantage de solitude et une satisfaction de vie plus faible. Les “Engaged”, qui publient et vérifient souvent, présentent les scores les plus élevés de symptômes dépressifs.
À l’inverse, les “Sharers”, qui publient beaucoup mais vérifient peu, se rapprochent davantage des utilisateurs peu engagés. Ces résultats renforcent l’idée que la consultation des métriques privées constitue un comportement spécifique, distinct du simple fait de publier.
Le test multivarié indique que les quatre profils d’usage se distinguent significativement lorsqu’on considère ensemble la solitude, les symptômes dépressifs et la satisfaction de vie. L’effet reste toutefois faible, ce qui invite à interpréter les différences entre profils avec prudence.
Conclusion
La relation spectrale désigne une présence paradoxale. Cette présence incomplète transforme les métriques en objets d’interprétation. Pourtant, ces signes suffisent à produire une activité cognitive. C’est dans cet écart entre trace visible et intention absente que peut se former une hallucination relationnelle.
Cette relation spectrale ouvre enfin vers une autre question : celle de la surveillance spectrale.
Un prochain article pourra prolonger cette réflexion à partir de Michel Foucault et Gilles Deleuze. Avec Foucault, il s’agira d’interroger l’intériorisation du regard et les formes d’auto-contrôle liées à la visibilité. Avec Deleuze, il s’agira de penser des formes de contrôle plus diffuses, plus continues, qui ne passent pas seulement par une autorité centrale, mais par la circulation permanente des traces entre utilisateurs.
La surveillance spectrale désignerait alors cette surveillance latérale : une situation dans laquelle chacun peut regarder, vérifier, interpréter et anticiper la présence des autres, tout en devenant lui-même objet d’observation.
Cette surveillance spectrale peut conduire l’utilisateur à reprendre le contrôle de son espace relationnel par des gestes de mise à distance, face à des traces trop ambiguës.
Références biblio
Cardon, Dominique, “Le design de la visibilité. Un essai de cartographie du web 2.0“, Réseaux, 2008/6, n° 152, p. 93-137
Cardon, Dominique, “À quoi rêvent les algorithmes. Nos vies à l’heure des big data“, Paris, Seuil, 2015
Goffman, Erving, “Les rites d’interaction“, Paris, Les Éditions de Minuit, coll. “Le sens commun”, 1974.
Jauréguiberry, Francis, “L’exposition de soi sur Internet : un souci d’être au-delà du paraître“, dans Nicole Aubert et Claudine Haroche (dir.), “Les tyrannies de la visibilité. Être visible pour exister ?”, Toulouse, érès, 2011, p. 131-144
Patino, Bruno, “La civilisation du poisson rouge. Petit traité sur le marché de l’attention“, Paris, Grasset, 2019
Quilghini, Francesco, Fabrizia Giannotta, Michele Settanni et Davide Marengo, “Is it the Sharing, or the checking? Exploring the role of Instagram story views checking behavior in psychological well-being – a person oriented approach“, Current Psychology, vol. 45, n° 1, 2026


