Parasocial : l’illusion d’attachement

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On peut se demander de prime abord s’il y a une différence conceptuelle entre l’effet ELIZA et l’effet parasocial. Les deux reposent sur une projection relationnelle, mais ils ne désignent pas le même phénomène.
L’effet ELIZA décrit la tendance à transférer une forme d’anthropomorphisme à un dispositif technique, notamment à un agent conversationnel (chatbot), alors que celui-ci ne fait que produire des réponses algorithmiques.

L’effet parasocial1Parasocial, adjectif : “Qui implique ou concerne un lien (attachement) par une personne avec une célébrité qu’elle ne connaît pas, un personnage de livre, de film, de série télévisée,… ou même une intelligence artificielle. désigne donc une relation médiatisée dans laquelle un spectateur, un abonné ou un fan développe un sentiment d’attachement avec une figure publique, alors que cette relation reste asymétrique.
Dans le premier cas, le sujet humanise une machine ; dans le second cela produit chez lui un sentiment d’attachement, malgré l’absence de relation réciproque.

Le concept vient de Donald Horton et Richard Wohl, dans l’article “Mass Communication and Para-Social Interaction: Observations on Intimacy at a Distance“, publié en 1956 dans Psychiatry.

Le concept de parasocial retrouve une actualité près de 70 ans après sa formulation, notamment avec la période Covid et le développement de la communication numérique. Sur les plateformes sociales, ces relations prennent une importance particulière, car les influenceurs mobilisent la confidence, la proximité.

Parasocial et les réseaux sociaux

Je vous emmène avec moi” transforme un “déplacement” en une expérience partagée avec le public.. La formule produit une inclusion symbolique du spectateur dans la scène. La relation parasociale va au-delà : à force de regarder cet influenceur, de connaître ses habitudes, ses goûts, ses lieux, ses fragilités ou, plus largement, ses coulisses (Goffman, 1959), le sujet/spectateur développe une “intimité” avec lui. Paradoxalement, il ne connaît pas cette personne dans la vie réelle, et cette relation est totalement asymétrique, car la célébrité, l’influenceur (ou la personnalité) ne connaît pas le spectateur.

Avec les influenceurs, les réseaux sociaux brouillent la frontière entre communication publique et relation personnelle. L’influenceur ne parle pas seulement depuis une “scène officielle” ; il parle depuis ses coulisses : sa cuisine, sa voiture, sa chambre d’hôtel, son vélo, son séjour touristique, bref depuis des fragments de son espace privé.
Les coulisses et la scène, c’est un peu comme le recto/verso de la vie, ou le côté pile et le côté face. Ce sont des signes d’intimité qui donnent au public le sentiment d’une proximité.

Quand un influenceur touristique montre par exemple une destination, il ne montre pas seulement un lieu ; il montre sa manière personnelle d’y être, une mise en récit du lieu. Il se met en scène comme voyageur, cycliste, écologiste, connaisseur des lieux authentiques. Le spectateur n’a pas seulement accès à une information touristique. Il a l’impression d’accompagner quelqu’un dans un moment privilégié.

Cette illusion d’échange repose sur une véritable grammaire de la proximité : le regard caméra, les récits à la première personne (“Je teste pour vous”, “Je vous montre les coulisses de mon shooting”, “Je fais un unboxing avec vous”,…), les confidences, l’envers du décor, les réponses aux commentaires, les stories quotidiennes ou les expressions de gratitude envers la communauté.”
Des formules comme “vous m’avez demandé” ou “dites-moi ce que vous en pensez” renforcent cette impression de proximité, car elles suggèrent que le contenu répond à une demande du public.

Conclusion

L’interaction parasociale montre ainsi que les réseaux sociaux ne produisent pas seulement de la visibilité. Ils produisent aussi des formes d’attachement. À travers, la confidence, les coulisses et les signes d’intimité, une communication adressée à des milliers de personnes peut être reçue comme un lien personnel.
C’est là le paradoxe du parasocial : une relation sans réciprocité réelle peut pourtant produire des effets bien réels de proximité, d’attachement et d’engagement.

Cette logique devra être approfondie dans un univers numérique qui ne cesse d’évoluer, où apparaissent désormais des influenceurs entièrement générés par l’IA. Le concept de parasocial doit alors être remis à l’épreuve : produit-on le même attachement face à une personne réelle et face à une présence artificielle ?


Références biblio

Horton, Donald et Richard Wohl, “Mass Communication and Para-Social Interaction: Observations on Intimacy at a Distance“, Psychiatry, vol. 19, n° 3, 1956, p. 215-229. DOI : 10.1080/00332747.1956.11023049

Viudes, Anne-Toscane, “Parasocial“, Le Monde, 15 janvier 2026, p. 30

Viudes, Anne-Toscane, “Parasocial, l’illusion de proximité entre une star et un fan, élu “mot de l’année 2025”“, Le Monde, site web, 14 janvier 2026

Parasocial“, Le Figaro, n° 25301, 31 décembre 2025, p. 3

Mabilon, Léa, “Êtes-vous dans une relation parasociale, ce terme sacré “mot de l’année 2025” ?“, Madame Figaro, site web, 22 novembre 2025

Parasocial“, Libération, 19 novembre 2025

Parasocial“, Science et Vie Junior, 11 février 2026

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Stéphane Meurisse

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