Quand vous envoyez un CV et une lettre de motivation, vous respectez un cadre qui vise à répondre à une annonce : vous produisez des documents aussi intelligibles que possible, en mettant en valeur vos compétences au regard des besoins et des missions de l’employeur. Dans ce contexte, on s’inscrit dans une démarche « classique », qui peut aller de la candidature spontanée à la réponse à une offre ciblée. À l’issue, on attend généralement un rendez-vous et un entretien.
Dans un registre sociologique, on pourrait convoquer Alain Ehrenberg qui, dans “Le Culte de la performance (1991)”, explique que nous sommes passés d’une société de la discipline (où l’on obéit à des règles) à une société de l’autonomie et de l’initiative.
Sur LinkedIn, chaque individu devient sa propre “marque”, son propre “auto-entrepreneur”, et il est encouragé à être en position d’acteur et d’auteur. Le titre de poste n’est alors plus une étiquette donnée par un employeur, mais une promesse de performance que l’on se doit de tenir.

C’est ainsi qu’on trouve sur le web des guides pour trouver la formulation la plus performante.
On pourrait aussi invoquer Erving Goffman : sur LinkedIn, le profil ressemble à une scène de théâtre. Chacun y joue un rôle d’acteur, choisit son costume (photo, titre, publications…) et ajuste son texte pour faire bonne impression devant le public (recruteurs).
Les coulisses, elles, restent hors champ : les doutes, les essais, les périodes creuses, les échecs, tout ce qui compliquerait le récit.
1. Du CV au rôle : la scène permanente
Sur LinkedIn, la scène reste ouverte en permanence : on ne dépose pas simplement un dossier de candidature, on entretient un rôle sous une identité numérique.
Le réseau pousse tout ce qui touche à la vie professionnelle avec deux particularités : d’une part, les échanges se font d’abord à un niveau exclusivement numérique; d’autre part, de nombreux posts spontanés relèvent d’une expression “embellie”, qui peut s’éloigner de preuves factuelles (comme un diplôme, une expérience attestée, un contrat de travail).
Dans ce contexte, il devient (plus) facile de brouiller les cartes avec des titres de fonction et des intitulés de poste ambigus, sans que cela implique nécessairement une imposture, mais en rendant la vérification difficile.
Ce qui nous intéresse ici, c’est le glissement du “moi civil” vers un moi construit pour être vu, selon Joël Birman dans “Les tyrannies de la visibilité (dir. Nicole Aubert et Claudine Haroche, 2021)”, que l’on peut étendre, sur LinkedIn, à une version “idéale” et parfois héroïsée de soi.

Au final, pourquoi nous nous intéressons à ce “moi numérique” ? Tout simplement parce que le temps de présence en ligne ne cesse d’augmenter.
1.1 Définition du “moi civil”
Le moi administratif et civil (réel), c’est l’identité contrainte par des preuves et des cadres : un nom, un âge, des diplômes, un employeur, une fonction, des dates, des responsabilités. Il est vérifiable et stabilisé.
1.2 Définition du “moi numérique”
Définissons ce que nous entendons par “moi numérique”. Le moi numérique est un espace de jeu du “je”, rendu possible notamment par les dispositifs en ligne, que l’individu investit en se présentant sous une forme idéalisée, alignée avec les valeurs qu’il souhaite défendre et avec une manière d’exister qu’il projette.
Les profils, publications, servent de support technique et social à cette mise en scène : ils permettent de faire exister une image de soi qui peut s’écarter du registre civil/administratif.
Dans cette logique, le titre optimise la désirabilité et la visibilité, davantage qu’il ne décrit fidèlement une fonction.
Sur le théâtre de LinkedIn, deux stratégies de présentation du “moi” s’affrontent. D’un côté, on trouve ceux qui ancrent leur identité dans le réel institutionnel : le titre de leur diplôme ou leur grade officiel (comme “Maître de conférences”, “Enseignant”…) sert de garantie de compétence.
Ici, l’identité est adossée à une validation externe et difficilement contestable : le diplôme étant souvent le garant d’une profession réglementée.
Le “moi numérique” n’est donc pas le prolongement fidèle du moi administratif et civil, mais une autre version de soi, rendue possible par l’identité numérique, qui autorise un écart entre ce que l’on “est” officiellement et ce que l’on “met en scène” en ligne.
À l’opposé, une seconde catégorie émerge, celle du “flou sémantique”. Pour ceux qui ne possèdent pas forcément de titre académique ou de diplôme prestigieux à afficher, le titre de profil devient une zone de création.
On y invente une fonction dont le but premier est de brouiller les cartes tout en captant le regard.
C’est parfois la forme qui transforme une opinion banale en une prétendue méthode révolutionnaire.

Selon le psychanalyste Joël Birman, nous sommes donc passés du “cogito cartésien” à une nouvelle ontologie : “Je suis vu, donc je suis“. Sur LinkedIn, l’individu ne s’exprime plus seulement à travers son métier (le registre du savoir et du savoir faire), mais à travers une image idéale, une figure de “super-héros” professionnel qu’il met en scène.
On voit cette logique à l’oeuvre dans les outils qui proposent de générer des titres (“headlines”) optimisés pour LinkedIn, ce qui confirme l’existence d’une surenchère de formulation.
Par contraste, des institutions comme France Travail s’appuient sur des nomenclatures plus classiques (code ROME) pour recenser les métiers : là où l’on cherche à définir une fonction, LinkedIn devient le théâtre d’une surenchère sémantique où l’on sculpte un “moi numérique” idéal.
Les réseaux sociaux donnent ainsi cette impression que l’on peut contrôler son image et fabriquer une version “corrigée” de soi. Cette illusion peut enfermer le sujet dans une forme de repli, de monologue : dans un univers saturé d’images, il se focalise sur son propre reflet et se confronte moins à l’altérité.
Il ne s’adresse plus vraiment à l’autre ; il parle surtout à l’image qu’il projette.
2. Conclusion
Quand le travail devient difficile à décrire ou à justifier, le titre compense par l’évocation. Comme le notait déjà l’anthropologue David Graeber avec Bullshit Jobs, plus le travail semble inutile ou absurde, plus son titre doit être évocateur et “ronflant” pour exister.


